I am a victim of this song, 1995
Betacam numérique, PAL, couleur, son
Dans la vidéo I’m a Victim of this Song qu’elle réalise en 1995, l’artiste Pipilotti Rist met en images et réinterprète avec l’artiste et musicien suisse Anders Guggisberg le célèbre titre Wicked Game du chanteur Chris Isaak [1].
Dans cette vidéo de cinq minutes, l’artiste fait alterner visuellement deux types de plans : ceux filmées par une caméra circulant à l’intérieur d’un restaurant montrant des personnes attablées, seules ou en groupe, et ceux d’un ciel traversé par des nuages en accéléré. Rist substitue ainsi ses propres images à celles du clip vidéo réalisé en 1991 par le photographe de mode états-unien Herb Ritts. Le clip original, montrant le chanteur et le top model Helena Christensen courant et s’enlaçant sur une plage dans un noir et blanc photographique, avait connu un grand succès au moment de sa sortie, notamment sur les chaînes musicales MTV et VH1. C’est en raison de sa grande popularité mais aussi de celle du titre musical que l’artiste décide de les revisiter : parce qu’ils étaient connus de tous. En réinterprétant la chanson et en l’illustrant, elle en livre une version personnelle.
L’interprétation de Pipilotti Rist se fait d’abord douce et assez proche de celle de Chris Isaak. Elle est accompagnée de vues intérieures d’un restaurant et de séquences de ciel nuageux répondant aux plans de nuages du clip. D’anciennes photographies se fondent dans ce ciel nuageux et apportent une couche mémorielle supplémentaire. Si dans son clip vidéo, le chanteur se met en scène dans une relation amoureuse fictive avec Helena Christensen, Rist semble quant à elle évoquer dans sa vidéo son passé amoureux et les échecs sentimentaux qu’elle aurait connus. Les photographies apparaissant en fondu agissent comme une sorte de journal intime illustré, comme d’anciens souvenirs que rappelle cette chanson à l’artiste. Celle-ci raconte l’histoire d’un homme tombé amoureux malgré lui d’une femme qui lui a brisé le cœur. Dans sa vidéo, l’artiste tente quant à elle de décrire la souffrance provoquée par l’illusion de la possibilité d’un amour absolu. « Nous sommes condamnés à l’échec face à cet idéal ; la vie réelle n’est jamais aussi inconditionnelle qu’elle l’est supposée ici et les dilemmes quotidiens poussent nos idéaux au bord du gouffre, nous narguant de vouloir tomber amoureux à nouveau. La reprise est très autobiographique et représente une tentative de briser cette spirale de tourments », explique-t-elle [2].
Aux deux tiers de la vidéo, alors que Rist chante le dernier couplet suivi du refrain, une autre voix se fait entendre au loin, hurlant également les paroles de la chanson. Il s’agit également de la voix de l’artiste, qui se fait double pendant la fin de la vidéo. Elle crie sa douleur : « Non, je ne veux pas tomber amoureuse » [« No, I don’t wanna fall in love »], alors qu’elle sait qu’il est déjà trop tard. Dans I’m a Victim of this Song, Pipilotti Rist est « une victime » de la chanson de Chris Isaak et de ce qu’elle représente pour elle : un amour malheureux, l’impossibilité d’un amour absolu mais aussi les sentiments contradictoires qu’elle éprouve. L’artiste choisit ce titre populaire pour évoquer un sentiment général, une situation que chacun de nous peut avoir vécu.
Cette vidéo questionne ainsi l’hypothèse d’une mémoire musicale collective où chacun se reconnaîtrait dans une même chanson. En se réappropriant le titre et en créant ses propres images, l’artiste remplace les émotions préfabriquées de la pop music par ses sentiments personnels, analyse le commissaire d’exposition australien Nicholas Chambers : « Notre histoire personnelle se mêle aux rêves et aux désirs préemballés de la pop et nous emprisonne dans ses impératifs commerciaux. Pipilotti Rist reconnaît et résiste au pouvoir de l’accroche séduisante dans la vidéo I’m a victim of this song (1995), dans laquelle elle chante et finalement r “Wicked Game” de Chris Isaak, perturbant le flux de sa mélodie et la remplaçant progressivement par la sienne. [3] » Les sentiments et les émotions de Rist se confondent ici avec ceux évoqués dans le titre originel. S’affranchissant de l’industrie musicale, l’artiste se réapproprie avec cette relecture son passé et son histoire personnelle.
Marie Vicet
Janvier 2026
[1] Cette reprise personnelle du titre de Chris Isaak a d’abord été enregistrée sous le titre „Opfer dieses Liedes“ pour figurer sur l’album Le Cœur en Beurre du groupe Les Reines Prochaines sorti en 1995 et sur lequel Guggisberg et Rist apparaissent en tant qu’invités. Voir Emile Wennekes, « Compositions for a Visitor Who Might Arrive at any Minute: Music in the Work of Pipilotti Rist », dans Paul Kempers (dir.), Elixir: The Video Organism of Pipilotti Rist, Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen, 2009, p. 136.
[2] Pipilotti Rist citée dans Ibid., p. 135. Traduction de l’autrice.
[3] Nicholas Chambers, « Pictures came and broke you heart », dans Kathryn Elizabeth Weir et Nicholas Chambers (dir.), Video Hits: Art and Music Video, South Brisbane, Queensland Art Gallery, 2004, p. 44. Traduction de l’autrice.